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Gare aux vendeurs d’illusions

JP ESCANDEIl n’est de plaisirs plus vifs que ceux que l’on retire de l’expérience. Le privilège de l’âge, c’est de bénéficier de ces plaisirs-là. Des plaisirs de gourmet.

Cette expérience, chèrement acquise, me permet ainsi aujourd’hui (mais peut-être estce seulement de la délectation morbide ?) de « faire de grands éclats de rire » (comme l’on disait autrefois du temps que sa Majesté Louis XIV assistait aux comédies de Molière) lorsque, avec concentration et respect, j’écoute nous multiplier les promesses des postulants, multiples, au poste, certes unique mais bientôt vacant, de Président régnant sur notre République.

Les candidats qui me réjouissent le plus sont ceux qui, la mine grave et le ton haut, font part de leur « Projet de Société ». Instantanément résonne alors à mon oreille le titre de cet essai de Michel Crozier qui eut, autrefois, beaucoup de succès « On ne change pas la société par décret ». On change encore moins la société par « projet ». Les choses vont autrement, du moins depuis deux siècles. Ce qui fait, désormais, que la société change – car c’est vrai, elle change, et régulièrement – ce n’est pas la magie du verbe, ce n’est pas la réflexion altière de nos intellectuels, ni les décisions des responsables politiques. Si la société change, mute, convulse c’est parce que, bien obligée, elle est contrainte de se conformer et s’adapter aux développements techniques dérivés, plus ou moins directement, plus ou moins rapidement, à des découvertes scientifiques… qui souvent n’avaient en rien été programmées. Comme l’on dit à tout bout de champ aujourd’hui « Vraiment on n’avait rien vu venir ». Alors, en urgence, il faut bien se conformer et s’adapter.

Ce sont les développements techniques des percées scientifiques qui font changer la société. De ce point de vue là, avec la révolution informationnelle, nous sommes servis ! Et le rôle (éminent) dévolu aux responsables politiques que devient-il alors ? Très explicitement, de mettre en oeuvre (avec le maximum possible d’intelligence, de créativité et de sens social) les dispositions nécessaires pour que la société puisse absorber et s’approprier dans le calme, la sérénité et le bien-être, les transitions parfois violentes que les bouleversements introduits par la technique triomphante lui avaient imposées.

 

« Ce sont les développements techniques
des percées scientifiques
qui font changer la société »

 

Dans ces conditions, lorsque nos postulants Présidents nous affirment qu’ils vont, dès leur élection actée, changer la société en appliquant leur projet, oui, (et j’en demande bien pardon aux puissances communicantes qui mettent au point les éléments de langage idoine à prendre les gogos à l’hameçon) oui, cela me conduit, à mon tour, à faire « de grands éclats de rire ».

Je me retourne et je m’interroge : à quel leader politique passé doit-on attribuer la « promesse électorale » ensuite tenue d’inventer, puis créer le téléphone, la télévision, les appareils ménagers, les ordinateurs, les smartphones ? Et, par voie de conséquence, le consumérisme et les réseaux sociaux ? La vérité toute nue, c’est que les sciences et les techniques, agissant sans ordre et sans aucun programme précis ont, elles et elles seules, augmenté le savoir du monde puis développé de quoi l’équiper, ce à quoi les sociétés ont adhéré d’ellesmêmes, sans que politiquement on les y ait poussées. Désormais, elles s’emparent, souvent très vite et avec voracité, des applications. Et il reste aux politiques à organiser cette voracité, sans oublier de les taxer. Ils font l’un et l’autre, souvent avec brio, intelligence et souci de justice sociale. En traînant encore tout de même parfois un peu les pieds et en ayant un peu de mal à saisir le sens de l’Histoire. Ce n’est pas nouveau. Je possède ainsi une jolie lettre d’un brave homme de Sénateur expliquant, il y a un peu moins d’un siècle, que l’on ne pouvait pas encourager financièrement la distribution de gaz butane en bouteille… parce que ce serait faire un cadeau… aux bourgeois. Erreur : c’étaient les femmes d’agriculteurs pauvres qui en avaient le plus besoin. Plus près de nous, l’on a un peu tardé à croire dans les scanners médicaux…

Ce ne sont pourtant pas ces évidences sociologiques-là qui servent de canevas aux programmes des campagnes électorales. Non : on préfère multiplier les promesses qui assemblées font un « projet de société ». La mécanique est superbement au point.

Les communicants font ce qu’ils pensent être leur travail et comme « il ne faut pas désespérer Billancourt » ils vendent à l’électeur, pour pas cher, l’illusion que finalement la baguette magique existe. Comment fait-on briller ces « spirituelles inventions » expression par laquelle « Le Menteur » de Goldoni nommait ses menteries ? En les parant de Valeurs ! Elles ont remplacé les Vertus. Toute idéologie sectaire se présente aujourd’hui comme un bouquet, un buisson de Valeurs. On a prostitué les Valeurs, en laissant entendre qu’il suffirait de les manier avec fermeté pour changer la Société. Quand on voit que, pour soimême, on a le plus grand mal à changer quoi que ce soit dans ses habitudes, comment peut-on imaginer que l’autre ne va pas faire de même quand on lui proposera un projet de société qui le bouscule un tant soit peu ? Fut-ce au nom des « Valeurs ».

Il y a tout de même un danger : c’est qu’un cinglé se pique un jour de mettre en oeuvre, par la force, et ses valeurs et son projet de société puis, vexé de se voir repoussé, il n’en vienne à afficher « Périsse le peuple plutôt que mon projet ». Si cela devenait vrai, des temps sinistres s’annonceraient. Alors, chers petits chaperons rouges, défiez-vous de projets de société… déguisés en grand-mères alitées.
Mais enfin, c’est vous qui voyez… ■

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